Panique à Québec : dans les coulisses de la course aux masques

Le Dr Horacio Arruda de profil et portant un masque.

 

Milliards de dollars, arnaque, vols, surenchères, décisions tardives et absence d’un acteur clé à un moment crucial. Chronologie de janvier à avril.

 

C’est le récit d’un ministère au bord de la catastrophe, à un cheveu de voir le Québec privé de protection pour son personnel de la santé. C’est l’histoire de trois milliards de dollars d’achats dans l’urgence, parfois à n’importe qui, en payant des masques jusqu’à sept fois plus cher que la normale. Radio-Canada raconte les dessous des décisions prises par les plus hauts gestionnaires de la santé entre janvier et avril alors qu’ils se lancent dans la course aux masques.

La mémoire a fait défaut au directeur national de santé publique Horacio Arruda, le 9 décembre, lors de son audition par les parlementaires. Avait-il recommandé de renflouer les stocks d’équipement de protection individuelle dès le mois de janvier, quand le nouveau virus apparu en Chine s’est montré menaçant pour la planète? Quand cette question s’est-elle vraiment posée au ministère? Et par qui?

Pour dresser la chronologie des événements qui ont mené à une quasi-pénurie totale de masques médicaux au Québec, nous avons parcouru plus de 2000 pages de courriels, de contrats, de directives, de procès-verbaux de rencontres et de rapports, principalement rendus publics par des demandes d’accès aux documents.

13 janvier : Le nouveau virus apparu en Chine gagne la Thaïlande. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) demande « une surveillance active et une préparation continue dans d’autres pays ».

14 janvier : Lors du comité de direction du ministère de la Santé du Québec, le sujet du coronavirus n’est pas abordé. Le directeur national de santé publique Horacio Arruda est présent, puisqu’il est aussi sous-ministre adjoint.

22 janvier : Réunion du comité de gestion du réseau de la santé, tous les hauts fonctionnaires du ministère sont là, dont Horacio Arruda. Danielle McCann – qui était alors ministre de la Santé – y est invitée ainsi que Marguerite Blais, ministre déléguée aux Aînés. Le Dr Arruda dit suivre la situation chinoise de près.

Yvan Gendron, [ex] sous-ministre, rappelle qu’en situation de crise on retrouve souvent des enjeux de coordination.

25 janvier : Un premier cas de COVID-19 identifié au Canada, à Toronto.

28 janvier : Des pharmacies québécoises sont en pénurie de masques, les prix bondissent sur le web.

29 janvier : En présence du Dr Arruda, le sujet du coronavirus n’est pas abordé au comité de direction du MSSS

ni au comité de gestion du réseau.

30 janvier : L’OMS déclare l’état d’urgence de santé publique internationale en raison du nombre croissant de pays dans lesquels se répand l’épidémie de coronavirus.

Lors d’un point de presse, le Horacio Arruda appelle la population au calme et déconseille le port du masque.

3 février : La Chine demande l’aide de la communauté internationale face à la pénurie de masques.

Au ministère, lors du comité de gestion du réseau de la santé, le Dr Arruda se fait rassurant. Il mentionne qu’il n’y a aucune augmentation de cas émergents pour l’instant.

4 février : Le Canada envoie à la Chine 16 tonnes d’équipement de protection individuelle (Nouvelle fenêtre), surtout des visières, des combinaisons et environ un millier de masques.

6 février : Le réseau de la santé annule un gros appel d’offres pour l’achat de masques et des blouses qui était prévu depuis le mois de janvier, pour des raisons hors de contrôle. Il devait permettre de fournir pour trois ans les établissements des Laurentides, de Lanaudière, de l’Outaouais, de l’Abitibi-Témiscamingue et de la Montérégie.

7 février : L’OMS avertit qu’il y a une pénurie mondiale de masques. Elle prédit de graves perturbations liées au coronavirus dans l’approvisionnement d’équipements de protection individuelle.

12 février : Comité de direction du ministère de la Santé. Le Dr Arruda est présent. Aucune mention du coronavirus dans le procès-verbal.

13 février : Un fournisseur met en garde un conseiller en approvisionnement du ministère : Salut Martin. […] La pression déjà importante sur l’offre de masques n’a fait qu’empirer. En raison de cela, les coûts de matériaux, de main-d’œuvre, de livraison, etc. ne font qu’augmenter.

15 février : Les équipements sont à un niveau très bas dans les hôpitaux, dénoncent des médecins, dans un article de La Presse (Nouvelle fenêtre).

18 février : Le Québec n’a pas encore commandé de masques. Le sous-ministre adjoint responsable de l’approvisionnement Luc Desbiens demande par courriel à l’agence Sigma Santé de conclure en urgence un premier contrat de gré à gré de 207 000 $ (signé le 21 février).

Sur le Système électronique d’appel d’offres du Québec, l’énoncé est explicite : Situation d’urgence où la sécurité des personnes ou des biens est en cause; Motifs : Pénurie mondiale de masques : Les établissements de la santé du Québec ainsi que les premiers répondants n’ont plus de stock. L’acquisition des masques doit se faire le plus rapidement possible sous peine de les perdre au profit d’un autre acheteur dans le monde.

19 février : Comité de gestion du réseau de la santé au ministère. Le coronavirus n’est encore qu’un sujet parmi d’autres. Le Dr Arruda fait le point sur l’enjeu relatif à la pénurie de masques de type N95. Une sous-ministre adjointe, Lucie Opatrny, dit qu’il serait à propos de centraliser ces fournitures afin notamment d’en contrôler l’utilisation.

20 février : Luc Desbiens écrit à Sigma Santé qu’il veut commander 3900 caisses de masques N95, l’équivalent d’une année d’inventaire. Mais dans l’échange de courriels qui suit, on comprend que seules 280 caisses seront disponibles dans les trois semaines suivantes.

21 février : En raison des stocks très bas, le ministère envoie une directive au réseau de la santé : dans le délai le plus rapide possible, les établissements doivent tout faire pour préserver les inventaires. Il est notamment demandé de mettre sous garde les masques N95 et les autres masques de procédure.

25 février : La sécurité civile fait le point sur la mise en œuvre des directives en matière de gestion des EPI

dans les CISSS et les CIUSSS. Tous ne les respectent pas encore parfaitement. Sur le terrain, on entend que des patients et du personnel dévalisent les distributeurs de masques chirurgicaux.

26 février : Comité de direction du ministère. La sécurité civile et le MSSS seront dorénavant en mode préparatoire à une pandémie, mentionne le procès-verbal. Horacio Arruda est absent, il part en voyage au Maroc.

27 février : Premier cas de COVID-19 déclaré au Québec.

28 février : Au Maroc, Horacio Arruda participe à un congrès où il blague lors d’un discours (Nouvelle fenêtre) au sujet du premier cas québécois rapporté. Il minimise aussi le danger : c’est un enjeu important [le coronavirus], mais qui prend beaucoup de place dans les médias. Mais il y a plusieurs enjeux de santé publique, à mon avis, qui ne sont pas mis à la place.

1er mars : Le ministère engage une firme externe pour faire le suivi des livraisons de matériel médical jusqu’à destination.

3 mars : Deuxième contrat de gré à gré accordé pour l’achat de masques, d’un montant de 1,3 million de dollars.

4 mars : Message de haute importance de la sécurité civile envoyé aux CISSS et aux CIUSSS. Ils doivent fournir d’ici deux jours la liste de tous leurs stocks et leur consommation habituelle d’équipement de protection individuelle (masques, blouses, visières, etc.).

6 mars : Mise en place d’un comité tactique des équipements de protection individuelle au ministère.

8 mars : Luc Desbiens avise ses collègues qu’il a une opportunité pour acheter deux millions de masques N95 de la compagnie 3M. Ils sont dispendieux, soit environ sept fois plus cher que normalement, mais dans les circonstances…. Total : 17 millions de dollars. Le distributeur nous donne jusqu’à demain pour passer la commande… il a sûrement d’autres acheteurs. Même s’il s’agit d’un grossiste moins connu, le sous-ministre Yvan Gendron donne le go pour procéder à l’achat.

Horacio Arruda rentre de son voyage au Maroc.

9 mars : Comité de gestion du réseau de la santé, au ministère. Dr Arruda est présent et se fait rassurant. 80 pays ont des cas de coronavirus, mais il n’y a pas de contamination active au Québec, explique-t-il.

Il est mentionné durant la rencontre que le plan de lutte contre la pandémie élaboré pour la grippe H1N1 sera mis à jour pour la COVID-19. Un courriel sera envoyé pour guider l’élaboration de cette annexe. Contrairement à ce qui avait circulé dans les médias, ce n’est donc pas en février que ça a été fait.

11 mars : L’OMS déclare la pandémie mondiale de COVID-19.

12 mars : Troisième contrat de gré à gré pour l’achat de masques, d’un montant de 429 000 $.

13 mars : Québec décrète l’état d’urgence sanitaire.

16 mars : Une représentante de la compagnie Huawei, au cœur d’un conflit diplomatique opposant le Canada et la Chine, écrit un courriel au directeur de cabinet de la ministre : Huawei voudrait aider le gouvernement du Québec durant la crise du coronavirus. Voici ce que nous proposons : dons de matériel médical, masques, etc. dons technologiques ou équipements ou tout ce que vous jugerez pertinent.

17 mars : Le mandataire du gouvernement, Sigma Santé, répond à Huawei et dévoile l’ampleur du manque de matériel dans la province. Voici les produits dont nous avons besoin : plus de 2 millions de masques N95, plus de 3 millions de masques de procédure, plus de 2 millions de blouses, plus de 500 000 visières.

18 mars : Un premier décès de la COVID-19 est rapporté au Québec.

Craignant une pénurie, le Dr Arruda demande à la population d’éviter l’usage de masques à des fins préventives.

19 mars : Le ministère recommande aux employés du réseau de la santé le port du masque de procédure lorsqu’ils se trouvent à moins de deux mètres des patients et le port du N95 lors d’opérations produisant des aérosols ou avec une personne hospitalisée pour la COVID-19.

22 mars : Plusieurs contrats de gré à gré sont signés pour des masques, d’une valeur de 20 millions de dollars. Mais les masques n’arriveront pas avant au moins 10 jours puisqu’ils sont produits en Chine.

24 mars : Le Québec s’entend directement avec un fournisseur chinois pour un contrat de près de 10 millions de dollars de matériel médical.

26 mars : En conférence de presse, le premier ministre François Legault déclare que « si la montée se poursuit au cours des prochaines semaines, on va être serrés dans les masques ». Il affirme que personne n’a manqué de matériel au Québec, mais qu’il y a un enjeu de distribution.

Québec signe 25 millions de dollars de contrats de gré à gré pour l’achat de masques en une seule journée.

27 mars : Au sein du ministère, l’inventaire des équipements fait état de 314 000 masques N95 (l’équivalent de deux semaines d’utilisation) et de 1,8 million de masques de procédure (de quoi tenir trois jours).

28 mars : Québec achète pour 37 millions de dollars d’équipement de protection individuelle en une seule journée, par des ententes de gré à gré.

31 mars : Le premier ministre François Legault admet publiquement qu’une pénurie de certains équipements guette d’ici 3 à 7 jours, en particulier les masques de procédure.

1er avril : Le premier ministre canadien Justin Trudeau reconnaît que le pays n’a probablement pas assez d’équipements de protection dans ses réserves d’urgence pour répondre à la pandémie.

En Chine, où sont les usines, la guerre des masques est déclarée. Les États-Unis ont racheté au comptant, trois fois le prix, une cargaison destinée à la France, directement sur le tarmac de l’aéroport. Radio-Canada révèle que le Québec a aussi été victime d’une telle manœuvre de la part d’un pays européen.

2 avril : En point de presse, François Legault reconnaît que ça joue dur dans certains pays. On ne les nommera pas. Mais on joue, nous aussi, les règles du jeu. Ça veut dire que des fois il faut arriver avec de l’argent comptant, il faut avoir des policiers, des gens qui suivent tout le transport. Mais inquiétez-vous pas, on fait tout ce qu’il est possible de faire pour que les commandes qu’on passe se rendent jusque dans nos hôpitaux, ici, au Québec.

Ce jour-là, la province ne dispose toujours que de deux millions de masques de procédure, ce qui est insuffisant pour tenir même quatre jours.

La représentante de Huawei échange un courriel avec le directeur des communications du premier ministre, Guillaume Simard-Leduc. Elle explique avoir livré jusqu’à ce moment 114 000 masques réguliers aux hôpitaux du Québec et promet un million de masques réguliers et 100 000 N95 dans les jours à venir.

3 avril : L’inventaire québécois affiche maintenant trois millions de masques de procédure, ce qui représente moins de six jours d’utilisation.

Le sous-ministre adjoint Luc Desbiens remercie officiellement Huawei pour sa générosité dans une lettre. Les contributions des entreprises, comme la vôtre, en équipements de protection individuelle, sont essentielles [pour] répondre aux besoins que nécessite cette situation que l’on vit actuellement.

Le président Donald Trump demande au fabricant américain de masques 3M de ne plus exporter au Canada, ce qui compromet une très grosse commande destinée au Québec. Le problème sera résolu trois jours plus tard.

4 avril : Le personnel des CHSLD crie à l’aide, ils manquent de masques. C’est le cas au CHSLD Sainte-Dorothée, de Laval, le plus affligé dans la province.

7 avril : Un arnaqueur communique avec le CHU de Québec et l’agence Sigma santé, les mandataires du ministère pour les achats, afin de proposer des masques N95 qu’il n’a pas. L’homme d’affaires véreux obtient un virement bancaire de 45 millions de dollars. Comprenant plus tard qu’il a été floué, le CHU devra se tourner vers les tribunaux pour récupérer son argent.

Distribution de quelques milliers de masques N95 au CISSS de Laval. Ce dernier n’en recevra plus un seul ensuite de la part du réseau, jusqu’au 10 mai, plus d’un mois plus tard.

8 avril : Les arrivages de masques en provenance de la Chine commencent à s’enchaîner. L’inventaire québécois fait état de 350 000 masques N95 (17 jours d’utilisation) et plus de 5 millions de masques de procédure (9 jours). Les stocks continuent de grossir dans les jours qui suivent.

Le ministère de la Santé et ses mandataires ont publié, le 10 décembre, une liste de 669 contrats d’achats d’équipements de protection réalisés de gré à gré depuis le début de la pandémie, pour un total de près de trois milliards de dollars.

 

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1757147/chronologie-quebec-pandemie-penurie-ministere-arruda

 

 

 

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